Résumé: La pensée de Tristan Tzara dans la période dadaïste (Núria López Lupiáñez)
Thèse de doctorat présentée à la Faculté de Philosophie de l'Université de Barcelone en février de 2002.
Cette thèse propose de présenter la pensée de Tristan Tzara dans sa période dadaïste, à travers l'analyse de ses textes et la confrontation de ceux-ci avec les textes de quelques philosophes comme Nietzsche et Bergson, philosophes qui ont eu, on le sait, une grande influence sur lui. Elle est articulée en trois chapitres, qui correspondent à trois notions de Tzara lui-même : (1) Le dégoût, (2) La « dictature de l'esprit », et (3) Le cosmique.
Le « dégoût »- le sujet du premier chapitre -, pour Tzara, est l'origine de Dada : rejet viscéral devant l'état de choses, devant la situation de l'homme européen, malade et affaibli. Tzara, souvent dans une manière de penser et dans un style très proches à Nietzsche, analyse cette situation par plusieurs symptômes : A) Obsédé par le principe de propriété, l'homme européen (surtout le bourgeois), « vole » non seulement les autres mais soi-même, sa personnalité propre, « maladie » qu'il appelle : « selfcleptomanie » . B) Les discours sophistiqués de beaucoup d'intellectuels, d'autre part, ne manifestent que leur "instinct de domination ", le simple intérêt pour gagner et dominer aux autres. C) D'Autres éléments sociaux et culturels contribuent à cette faiblesse de l'homme européen : la négation de la vie (la morale), et l'imposition d'une seule vision du monde (la philosophie dialectique, la science), etc.. D) Finalement, pour notre auteur, le culte à l'art est le plus grand obstacle pour que l'art contribue à la libération de l'individu et la culture européens.
Tzara pense, toutefois, qu'un nouvel art peut exercer une force libératrice dans cette situation, en transformant la manière de sentir et de penser, la manière de vivre. C'est ce qu'il propose avec la notion de « dictature de l'esprit » (sujet du second chapitre).
Nous verrons que cette notion, sûrement difficile de comprendre, de Tzara sera éclairée à travers l'idée d'esprit en Bergson : en effet, à notre avis Tzara accorde à l' « esprit » (ou, ce qui est le même, l'« esprit dada ») un caractère libre et autocreatif exactement comme Bergson le faisait. Ainsi, avec la "dictature de l'esprit " on prétend casser tout type de médiations socio-culturelles et esthétiques pour qu'immédiatement l'esprit agisse de manière spontanée et instantanée. Pour Tzara, ce caractère immédiat, instantanéité et spontanéité de l'esprit est celle qui conduirait à l'intensité, il intensifie la personnalité et la vie.
D'ailleurs, cette « esthétique de l'intensité » est en même temps « une éthique de l'intensité » : la dictature de l'esprit propose d' « instruire » aux individus, en n'imposant pas de connaissances ou de méthodes, mais en en leur libérant. De même, on comprend mieux les gestes risibles et scandaleux qui faisaient partie inséparable des soirées dada - un sujet, certes, bergsonien et nietzscheéena - dans la perspective de l'éthique de l'intensité : la libération de l'esprit, non seulement de l'artiste, mais de tous les individus. Libération qui conduit à l'intensité et, de celle-ci, à la fraternité.
Finalemente, la notion du « cosmique » - sujet du troisième et dernier chapitre - sera celle qui éclairera en quoi consiste l'affirmation de la vie que proposent Tzara et Dada. Le cosmique expose sa vision fluide (temporel, toujours en mouvement et en changement) de la vie, vision qui implique une manière de vivre, de créer et d'agir en accord avec l'univers. Ainsi avec « le cosmique », Tzara nous invite à suspendre les relations hiérarchiques établies entre les êtres de l'univers, et à découvrir de cette façon, la vitalité énorme qui nous entoure et qui, en fait, ne cesse pas de nous pénétrer. L'art cosmique va justement dans cette ligne en montrant et développer les virtualités du monde, en entrant en relation active avec ses éléments et ses forces (force spontanée, destructive, hasardeuse), avec le chaos. Et aussi avec les spectateurs, les non artistes, lesquels font partie pleine du processus créatif.